Quelle claque… Ces deux-là, Neil Wood et Tom Huxley, vont finir par me faire pleurer tant leurs textes sont puissants. Et avec Neil, je ne suis ni surpris ni déçu. Son manuscrit, que nous peaufinons ensemble en ce moment, est d’une force rare. On ne va pas trop en dire pour l’instant — avec Neil, tout se fait toujours un peu à l’instinct, à l’arrache presque. Il surgit de nulle part, sans prévenir, et me balance un texte coup de poing. Et celui-ci… quel texte.
L’histoire de ce « petit paysan » est une merveille brute. Alors que j’approche de la fin, je ne pouvais pas ne pas partager ce passage saisissant, où l’on sent toute la violence monter en Nicolas. Neil décrit à la perfection cette transformation intérieure, cette bascule irrésistible, presque viscérale. Et quel basculement… Vous allez trembler en lisant ces combats sauvages, ces instants de fureur clandestine — mais aussi fondre, face à Larry, ce garçon amoureux comme on l’est rarement. Amoureux de ce petit paysan, ce jeune homme qui vous bouleversera.
J’espère ne pas trop en dire, mais il me semblait essentiel de vous faire sentir la puissance de ce roman. La couverture arrive très vite… et croyez-moi, elle est à la hauteur.
L’Éveil de la bête
Nicolas resta silencieux pendant tout le reste du trajet, le front toujours appuyé contre la vitre froide de la voiture. Son souffle dessinait des halos de buée qui s’effaçaient aussitôt sous l’effet de la vitesse, créant un ballet éphémère sur le verre glacé. Il ne prêtait plus attention aux paysages nocturnes, aux champs sombres ou aux lumières solitaires des fermes isolées. Son univers tout entier était tourné vers l’intérieur, vers ce tumulte sourd qui bouillonnait en lui, si intense, si obscur, et pourtant étrangement grisant.
Ce soir-là, quelque chose avait changé.
Son cœur frappait contre sa poitrine, comme s’il refusait d’admettre la fin du combat. Le rythme de ses battements ressemblait à une danse guerrière, insistante, brutale. Chaque pulsation résonnait en lui comme un rappel de sa propre force, de cette énergie sauvage libérée sur le ring. Jamais auparavant il n’avait ressenti cela aussi clairement : cette sensation enivrante d’avoir tout maîtrisé, cette puissance irrationnelle de se savoir vainqueur, dominant l’adversaire, capable de l’abattre, de le soumettre.
Cette force lui faisait peur autant qu’elle le fascinait. Elle avait jailli d’un endroit obscur de son être, d’un puits insondable qu’il avait toujours évité de sonder. Maintenant, ce puits semblait ouvert, sans fond, aspirant tout sur son passage. Nicolas savait qu’il avait goûté à quelque chose de dangereux, quelque chose qui risquait de changer définitivement la manière dont il regardait le monde et lui-même.
Les images du combat lui revenaient en rafales, précises et brutales. Il revoyait ses poings s’écrasant sur la mâchoire de son adversaire, la résistance des muscles tendus contre les siens, l’impact sourd et vibrant des corps qui s’entrechoquent. Il ressentait à nouveau cette exaltation primaire, presque animale, d’avoir pu relâcher tout ce qui était resté enfoui en lui durant tant d’années : chaque humiliation, chaque coup reçu sans réponse, chaque mot blessant absorbé en silence. Ce soir, il n’avait pas seulement affronté d’autres combattants ; il avait affronté sa propre ombre, son propre désespoir.
À mesure que la voiture progressait sur la route, la tension montait en lui plutôt que de s’apaiser. L’adrénaline des combats se mêlait à une colère sourde qu’il n’identifiait pas clairement. Peut-être était-ce contre son père, contre la vie qu’il menait, ou même contre lui-même, incapable de faire ce qu’il savait devoir faire pour être libre. Mais dans l’immédiat, il savourait cette colère comme un breuvage interdit, délicieusement toxique, capable de lui donner l’illusion d’un contrôle absolu.
Un frisson parcourut son dos quand il se remémora ce bref instant, juste avant le dernier combat, où il avait regardé droit dans les yeux son adversaire. Il y avait vu de la peur. Il y avait vu la reconnaissance de sa force. Et c’était cette peur qu’il avait cherché à provoquer, parce qu’elle lui donnait le sentiment, même bref, d’exister pleinement, d’être autre chose que cette ombre que son père avait façonnée à force de mépris.
Cette prise de conscience l’effraya soudain. Ce goût de violence, cette jouissance à se sentir redouté n’étaient pas lui, pas vraiment. Ou du moins, il ne voulait pas croire qu’ils pouvaient être une part réelle de lui. Nicolas serra les poings sur ses genoux, les phalanges encore douloureuses, tâchées de sang séché, traces d’une violence consentie et libératrice. Son propre sang battait encore furieusement dans ses tempes, lui rappelant à chaque seconde le prix de ce pouvoir.
L’obscurité de la nuit sembla soudain plus épaisse, plus pesante. La route sinueuse s’étendait devant eux comme un chemin sans fin, un symbole parfait de la lutte intérieure qu’il commençait seulement à entrevoir. Cette route le conduisait vers une version de lui-même qu’il ne connaissait pas, une version qu’il craignait d’autant plus qu’elle l’attirait profondément.
Il repensa à Larry, à la douceur de leur relation, à cette tendresse pure et intacte qui contrastait tellement avec la brutalité dont il venait de faire preuve. Comment pourrait-il réconcilier ces deux extrêmes ? Comment pourrait-il aimer pleinement, librement, tout en étant capable de libérer cette rage destructrice ? Larry, avec ses sourires lumineux et sa peau douce, ne pourrait jamais comprendre cette violence primitive qui habitait désormais Nicolas, ce côté sombre que lui-même avait du mal à accepter.
Pourtant, au fond de lui, Nicolas sentait que cette dualité faisait déjà partie intégrante de lui, qu’il lui faudrait vivre avec elle, qu’il lui faudrait apprendre à la dompter sans jamais lui permettre de l’engloutir complètement. Une lutte intérieure venait de naître, une lutte bien plus complexe et redoutable que toutes celles qu’il avait menées sur le ring ce soir.
Lorsqu’ils approchèrent enfin de la maison, Nicolas sentit son corps entier frémir d’une appréhension étrange. Le visage de son père, les bêtes à nourrir, les tâches interminables l’attendaient. Mais désormais, tout cela lui semblait dérisoire comparé à l’immense combat intérieur qu’il allait devoir affronter.
Il descendit lentement de la voiture, respirant profondément l’air frais de la campagne, comme pour tenter de calmer le feu qui grondait encore dans ses veines. Il salua Sami d’un hochement de tête reconnaissant, sans un mot, puis avança vers la ferme plongée dans l’obscurité, avec cette certitude désormais gravée en lui : il avait franchi un seuil ce soir, un point de non-retour.
Cette nuit, tandis qu’il marchait silencieusement vers sa chambre, Nicolas sut qu’il n’était plus seulement ce garçon discret qui encaissait sans broncher, qui subissait sans réagir. Il était devenu autre chose, quelque chose de puissant, de sauvage et d’inquiétant. Une bête s’était éveillée en lui, réclamant désormais sa part de liberté, de reconnaissance et de respect.
La seule question qu’il se posait encore, tandis qu’il s’allongeait sur son lit et fixait le plafond plongé dans les ténèbres, était de savoir s’il saurait la maîtriser ou si, un jour, cette violence le consumerait totalement.
Découvrez ces quelques romans de Neil et n’hésitez pas à nous dire si vous avez aimé….
Passionné des mots, Didier Berger a publié plusieurs romans à Paris et en Suisse. Lauréat de concours de nouvelles, il a également publié de nombreux textes et nouvelles dans des revues littéraires, magazines et journaux de France, de Suisse et du Canada. Citoyen du Monde avant tout, grand voyageur, il a parcouru le globe sac à dos à maintes reprises et côtoyé de nombreux peuples et cultures différents, ce qui lui permet d’avoir un esprit d’ouverture fort apprécié. Grand amoureux de la nature, il préfère les grands espaces aux villes.
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