Les folles, les lectrices et les insoumises : petite histoire d’une grande revanche littéraire


Lorsque nous discutons entre nous à Écueil Éditions, nous parlons bien sûr beaucoup de notre lectorat et des auteurices… Ainsi, lorsque nous avons approfondi le sujet que vous allez lire et peut-être découvrir, même en tant que femmes, nous avons immédiatement émis une petite hypothèse plutôt plausible, révélant pourquoi les femmes aiment tant lire et écrire aujourd’hui… Attention !!! Dossier explosif, vous n’allez pas en croire vos mirettes…

De l’hystérie à la conquête du roman

Elles étaient jeunes, parfois vieilles, pauvres ou bourgeoises, filles de bonne famille ou domestiques. Elles étaient simplement femmes dans un monde d’hommes. Et cela suffisait parfois à les faire enfermer. Leur crime ? Être trop émotive, trop triste, trop rebelle, trop rêveuse, ou pire encore : vouloir lire ou écrire. Nous sommes au XIXᵉ siècle, en France, et ces femmes sont envoyées à la Salpêtrière, ce lieu devenu tristement célèbre pour son « Bal des folles », où l’on exhibait les patientes, hystériques malgré elles, aux yeux fascinés d’un public bien pensant.
À l’époque, une femme pouvait être internée pour avoir pleuré trop fort un mari violent, pour avoir osé s’opposer à un père ou à un époux, pour avoir trop aimé, trop lu, trop imaginé. Lire un roman, rêver d’ailleurs, refuser un destin tout tracé, suffisaient à déclencher la suspicion. Cette époque est l’un des visages les plus sombres de l’histoire de la condition féminine en France.
Et pourtant, dans cette tragédie, se cache aussi l’une des racines du formidable pouvoir littéraire féminin d’aujourd’hui. Peut-être faut-il chercher, dans ces silences forcés, dans ces livres interdits, dans ces larmes étouffées, l’origine du besoin viscéral d’écrire et de lire qui anime tant de femmes aujourd’hui. Une revanche dont l’histoire, finalement, n’est pas si lointaine.

L’hystérie : quand la médecine crée la maladie

L’hystérie, ou la pathologisation du féminin

L’hystérie n’est pas née au XIXᵉ siècle, mais c’est à ce moment qu’elle trouve sa pleine expression clinique. Le mot vient du grec hystera, qui signifie utérus. Dès l’Antiquité, on imaginait que cet organe, propre aux femmes, pouvait « remonter » dans le corps et provoquer convulsions, troubles mentaux, comportements étranges.
Mais au XIXᵉ siècle, sous l’influence de la psychiatrie naissante et des travaux du célèbre neurologue Jean-Martin Charcot, l’hystérie devient une véritable épidémie féminine. À la Salpêtrière, les patientes sont mises en scène, examinées, photographiées, parfois hypnotisées devant un parterre d’hommes — médecins, journalistes, artistes — avides de décrypter le mystère féminin.

L’hystérie moderne : l’affaire Charcot

À la Salpêtrière, Jean-Martin Charcot va théoriser l’hystérie comme une pathologie essentiellement féminine, une maladie nerveuse, curable par l’hypnose, l’isolement, voire les humiliations collectives. Sous prétexte de soin, on expose ces femmes, souvent victimes de traumatismes, à des expériences humiliantes, on les photographie, on les spectacularise.
Charcot affirmait, lors de ses célèbres Leçons du mardi :
« L’hystérie est l’une des grandes énigmes de la médecine ; son siège est dans le système nerveux, mais sa cause ?… »
Sans jamais, pourtant, remettre en cause le poids du social dans la souffrance de ces femmes.

Le corps des femmes livré au spectacle

Le « Bal des Folles », reconstitution annuelle où les patientes se déguisent et dansent sous l’œil du personnel médical et des Parisiens curieux, résume à lui seul cette époque où le corps des femmes n’est plus que spectacle. Sous couvert de science, on expose, on observe, on déshumanise.
Les femmes hystériques sont, avant tout, des femmes qui dérangent. Des femmes qui pleurent, qui crient, qui se cabrent face à l’autorité. Au fond, l’hystérie n’est-elle pas souvent une résistance, une insoumission à un ordre social devenu insupportable ?

Les mille et une raisons d’être déclarée folle

Trop sensible, trop rêveuse, trop lectrice

Les motifs d’internement à l’époque frisent l’absurde. Un chagrin jugé trop vif, un deuil trop long, a pleuré la mort de son enfant plus que de raison, un refus d’obéir, une sexualité hors mariage, une jalousie supposée, un amour contrarié, la masturbation, refuse le mariage imposé par sa famille, exprime des idées politiques déraisonnables, un refus de faire l’amour ou simplement une attirance pour la lecture, aime les romans et rêve d’aventures, suffisent à envoyer une femme à la Salpêtrière.
Les romans étaient d’ailleurs dangereux pour la santé mentale des femmes, selon les moralistes du temps. Trop d’imagination, disait-on, pouvait les faire sombrer dans la folie. Lire, c’était risquer de se détourner de son devoir d’épouse ou de mère, c’était penser autrement, c’était rêver d’un ailleurs qui ne pouvait qu’engendrer frustration et crise.

Un contrôle social déguisé en soin médical

En réalité, l’hystérie n’est souvent que le nom médicalisé du refus. Les femmes diagnostiquées hystériques sont bien souvent celles qui ne rentrent pas dans le moule. Celles qui osent dire non. Celles qui, parfois, expriment à leur manière (par le corps, par le silence ou la révolte) le poids insupportable d’une société patriarcale.
On les enferme pour les soigner ? On les enferme surtout pour les faire taire.
Autant d’annotations que l’on retrouve dans les dossiers de patientes. On enferme non pas parce que la femme est malade, mais parce qu’elle ne supporte pas la place qu’on lui assigne.

Le cas emblématique : Louise Augustine Gleizes

Parmi les plus célèbres patientes, Augustine, jeune fille internée à 14 ans, subit durant plusieurs années les expériences de Charcot. Elle est l’archétype de la patiente hystérique qu’on exhibe dans les Leçons du mardi. Mais en réalité, Augustine est surtout une enfant battue, abusée et brisée par son entourage. Sa « maladie » n’est que l’écho d’un traumatisme social que la médecine refuse de voir.

Le « Bal des Folles » : le théâtre cruel de la domination

La Salpêtrière, entre hôpital et prison
La Salpêtrière n’était pas seulement un asile psychiatrique. C’était aussi une prison. Un lieu de relégation sociale où l’on envoyait les femmes jugées gênantes. Dans ses murs, sous prétexte de soin, on pratique l’isolement, l’hypnose, l’humiliation publique.
Le célèbre Bal des Folles, loin d’être un divertissement innocent, était un rituel de soumission, une manière de montrer aux patientes qu’elles appartenaient désormais à l’institution, qu’elles n’avaient plus de voix. Celles qui se dérobaient aux attentes étaient punies, celles qui se soumettaient étaient exhibées.

Le regard masculin omniprésent

Ce bal n’était pas seulement sadique, il était aussi voyeuriste. Les médecins, photographes, journalistes, s’amusaient de ces femmes déguisées, dociles et parfois effrayées. Le corps féminin était scénarisé, transformé en objet d’étude, en curiosité. Loin de la bienveillance, ce regard était un instrument de domination.

Lire et écrire, un crime d’insoumission

Pourquoi interdire les romans aux femmes ?
Parce qu’ils étaient, tout simplement, dangereux. Les romans portaient en eux la promesse d’un imaginaire autonome, d’une réflexion personnelle, d’un autre possible. Lire, c’était sortir du cadre, c’était s’ouvrir à d’autres modèles que ceux imposés par la société.
De nombreux discours médicaux ou religieux de l’époque s’inquiétaient de ces jeunes filles, isolées dans leur chambre, le nez plongé dans un roman, et qui, disait-on, faisaient travailler leur imagination à l’excès.

Le roman, poison de l’âme féminine ?

De nombreux médecins et moralistes de l’époque l’affirmaient : les romans rendent les femmes hystériques. Jules Michelet écrivait :
« La lecture de romans prépare à la névrose, voire à la folie. »
Pourquoi ? Parce qu’un roman invite à imaginer, à rêver, à espérer autre chose que le rôle d’épouse ou de mère.
Dans Le Livre et la femme (1850), un opuscule largement diffusé à l’époque, on lit sans détour :
« Il n’est pas bon que la femme, étant la gardienne du foyer, s’égare dans les chimères d’un imaginaire romanesque. »
Beaucoup de jeunes filles furent ainsi écartées volontairement des livres. Lire, c’était courir le risque de réfléchir, de désirer, de contester. Lire, c’était commencer à voir que d’autres possibles existaient. Et cela suffisait à déclencher l’inquiétude des familles ou des médecins.

La lecture comme acte de résistance

Mais peut-être est-ce précisément pour cela que tant de femmes, aujourd’hui, sont de grandes lectrices et écrivaines. Parce que lire et écrire fut longtemps, consciemment ou non, un acte de résistance, de liberté intérieure, un pied de nez à l’oppression.
La revanche est discrète mais éclatante. Aujourd’hui, dans les librairies, dans les salons, dans les clubs de lecture, les femmes sont l’immense majorité. Et l’on comprend pourquoi.

Une revanche pas si ancienne

La revanche par la littérature

Regardez aujourd’hui la composition du lectorat en France : 70 % des acheteurs de romans sont des femmes. Regardez aussi la scène littéraire contemporaine : de Simone de Beauvoir à Virginie Despentes, de Marguerite Duras à Annie Ernaux, ce sont souvent des autrices qui portent la littérature contemporaine.
Ce n’est pas un hasard. Ce n’est pas une simple tendance. C’est une reconquête. Celle du droit de penser, de rêver, d’imaginer, d’explorer l’intime, le corps, le désir, la révolte.
En 2023, en France, 72 % des lectrices régulières sont des femmes. Elles dominent la majorité des clubs de lecture, des ventes de romans, et sont majoritaires parmi les auteurs de fiction publiés.
Le roman est devenu le lieu d’un récit du féminin, souvent en rupture avec les modèles imposés pendant des siècles.

Celles qui écrivent pour toutes les autres

De Colette à Virginia Woolf, d’Annie Ernaux à Virginie Despentes, c’est par l’écriture que les femmes se sont réapproprié le droit à l’émotion, au désir, à la colère. Loin des clichés, elles écrivent pour dire ce que d’autres, autrefois, n’osaient pas dire.
Woolf écrivait en 1929, dans Une chambre à soi :
« Les femmes ont toujours été les silencieuses de l’histoire. Mais le silence n’a jamais été le leur. »

L’évolution du droit des femmes à lire et écrire

PériodeFait historique
XVIIIᵉ siècleLes jeunes filles des classes populaires n’ont pas accès à l’éducation formelle.
1881Lois Ferry : l’école devient gratuite et obligatoire pour les filles (mais pas l’accès à la littérature).
1900Premiers concours de l’agrégation féminine.
Jusqu’aux années 1950La lecture des jeunes filles reste strictement encadrée dans certains internats et écoles catholiques.
Aujourd’huiLes femmes sont majoritaires dans les professions littéraires, dans les prix de lecteurs, et parmi les lecteurs réguliers.

La mémoire des silences

Si tant de femmes écrivent et lisent aujourd’hui, c’est peut-être parce que l’histoire récente leur rappelle que leurs grands-mères n’en avaient pas le droit. Parce que derrière chaque lecture contemporaine résonne, sourdement, l’écho de ces femmes à qui on interdisait l’imaginaire, qu’on enfermait pour un chagrin d’amour, qu’on interdisait de penser par elles-mêmes.
La mémoire est là. Elle n’est pas toujours formulée, mais elle est vivante.

Les patientes oubliées, quelques destins :

Augustine, la révoltée
Après des années d’enfermement, Augustine s’échappa de la Salpêtrière, habillée en homme. Son sort après sa fuite reste inconnu, mais son geste demeure un symbole : se sauver par soi-même.
Marguerite Bottard
Peu connue, mais emblématique, Marguerite Bottard fut internée car elle refusait le mariage arrangé que sa famille voulait lui imposer. Son dossier d’internement mentionne : « idées d’indépendance et trouble de l’obéissance conjugale ».

Conclusion

Non, ce n’est pas un hasard si les femmes lisent et écrivent massivement aujourd’hui. C’est une revanche. Une revanche douce, discrète, mais puissante. Ce droit de rêver, d’inventer, de créer par les mots, elles l’ont conquis à travers les siècles de silences, d’enfermements, d’humiliations, de censures.
Et peut-être qu’au fond, à chaque roman qu’une femme achète, qu’elle écrit ou qu’elle lit en secret dans un train ou sur un banc, elle perpétue sans le savoir ce geste de résistance. Celui de dire, simplement :
Je suis vivante. Et personne ne pourra plus jamais m’empêcher de penser.
Aujourd’hui, dans chaque librairie, dans chaque club de lecture, dans chaque salon du livre, la présence majoritaire des femmes n’est pas une simple donnée sociologique. C’est un acte historique. Un retour de flamme.
Celles qu’on traitait d’hystériques parce qu’elles voulaient lire ou penser vivent aujourd’hui dans la voix de ces autrices qui écrivent sans peur, dans ces lectrices qui dévorent les livres sans demander la permission.
La revanche est là. Et, disons-le franchement, elle n’est pas terminée.
Et vous, ça vous dérange ou ça vous fait ni chaud ni froid ?

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Photo de Thirdman sur Pexels.com

Publié par Didier Berger auteur

Passionné des mots, Didier Berger a publié plusieurs romans à Paris et en Suisse. Lauréat de concours de nouvelles, il a également publié de nombreux textes et nouvelles dans des revues littéraires, magazines et journaux de France, de Suisse et du Canada. Citoyen du Monde avant tout, grand voyageur, il a parcouru le globe sac à dos à maintes reprises et côtoyé de nombreux peuples et cultures différents, ce qui lui permet d’avoir un esprit d’ouverture fort apprécié. Grand amoureux de la nature, il préfère les grands espaces aux villes.

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