Ce que je dirais au jeune homme que j’étais

Je me demande souvent ce que je te dirais si je pouvais revenir vers toi, te retrouver à tes dix-huit ans, ou peut-être à vingt, à cet âge où tout semblait déjà brûler très fort en toi sans que tu ne le montres vraiment. Je te revois très nettement : cette énergie presque impossible à contenir, ce regard habité par une envie immense d’aller voir plus loin, de comprendre, de sentir, de vivre intensément, comme si tu savais déjà, sans pouvoir encore le formuler, que la vie ne supporte pas d’être traversée à moitié. Je te revois avec cet appétit brut, cette manière d’absorber le monde malgré le chaos qui grondait autour de toi, malgré les secousses, malgré tout ce qui parfois aurait pu te freiner ou t’abîmer.

Et plus le temps passe, plus une évidence s’impose à moi : si je pouvais vraiment te parler, je ne te dirais pas de te calmer. Je ne te dirais pas de rentrer dans le rang, ni d’apprendre à lisser ce que tu es pour rassurer les autres. Je ne te conseillerais pas d’être plus prudent simplement pour correspondre à ce qu’on attend. Je te dirais exactement l’inverse : continue. Continue à avancer avec cette intensité qui te pousse. Continue à mordre la vie à pleines dents comme tu l’as toujours fait, même lorsque tout autour paraît désordonné, même lorsque certains te feront croire qu’il faudrait te contenir davantage.

Parce qu’au fond, ce feu en toi n’est pas un excès : c’est déjà une manière d’exister pleinement. Et c’est lui qui te conduira là où beaucoup n’oseront jamais aller.

Tu n’as pas grandi dans un décor lisse. Il y avait du bruit, des secousses, des instabilités. Il y avait de l’imprévu, parfois de l’injustice, souvent de l’intensité. De la violence aussi…

Rien n’était parfaitement aligné, rien n’était offert dans une forme simple ou rassurante, et pourtant c’est précisément cela qui t’a construit. Là où certains auraient pu se refermer, se protéger, apprendre à contourner la vie pour éviter qu’elle ne heurte trop fort, toi, très tôt, tu as développé autre chose : une faim presque instinctive. Faim de comprendre ce qui t’entourait, faim de saisir les mécanismes humains, faim de découvrir ce qu’il y avait derrière les apparences, faim d’aller voir plus loin que ce qu’on te montrait. Ce chaos n’a pas freiné ton élan ; il l’a nourri. Il t’a donné très jeune une forme de lucidité que d’autres mettent des décennies à acquérir. Et pour autant qu’ils y arrivent…

Tu dois te souvenir d’une chose essentielle : ce tumulte n’a jamais été un handicap. Il a été un carburant. Il a aiguisé ton regard, il a renforcé ton instinct, il t’a appris à sentir très vite ce qui sonne juste et ce qui sonne faux. Il t’a appris que la vie ne se présente pas toujours avec des contours doux, mais qu’elle possède malgré tout une beauté immense pour celui qui accepte de la regarder en face, sans détour, sans mensonge. Tu comprendras plus tard que beaucoup passent leur existence à fuir cette vérité brute. Toi, tu as appris à la traverser, parfois sans même t’en rendre compte.

Tu as des valeurs forgées dans le réel, pas dans les discours. Elles ne viennent pas de grandes théories, elles viennent du terrain, des rencontres, des épreuves, des silences parfois plus parlants que les mots. Elles sont incarnées. Tu sais ce que signifient le respect, la loyauté, la parole donnée. Tu sais que la dignité ne se négocie pas, qu’elle ne dépend ni du regard des autres ni des circonstances, et qu’on avance debout, même quand le vent souffle fort, même quand l’époque pousse à se coucher pour éviter les coups. Tu découvriras que beaucoup parlent de principes mais les abandonnent dès que cela devient inconfortable. Toi, garde cette exigence intérieure. Elle te coûtera parfois, elle te fera passer pour trop entier, trop direct, parfois trop exigeant, mais elle te permettra de rester en paix avec toi-même.

Le monde essaiera parfois de te convaincre que ces principes sont naïfs, qu’ils appartiennent à un autre temps, qu’il faut être plus souple avec les compromissions. N’écoute pas trop ces voix-là. Elles confondent souvent intelligence et cynisme, adaptation et renoncement. La droiture n’est pas une rigidité : c’est une ligne intérieure. Et cette ligne, lorsque tout devient flou autour de toi, te servira de boussole. Tu verras qu’on peut perdre beaucoup en cherchant à plaire à tout le monde, mais qu’on perd bien davantage encore lorsqu’on cesse de se respecter.

N’aie jamais peur d’aller vers l’autre. Même — et surtout — lorsqu’il te semble éloigné de toi, différent dans ses idées, dans sa culture, dans sa manière de vivre ou de penser. Tu comprendras très vite que la richesse humaine ne se trouve pas dans la répétition du même, mais dans le frottement des différences. Ce ne sont pas les clones de nous-mêmes qui nous élargissent, mais les contrastes, les décalages, les mondes que nous n’aurions jamais imaginés seuls. Chaque personne différente que tu croiseras t’apportera quelque chose, parfois sans le savoir. Une nuance, une force, une faille, un regard, une façon nouvelle d’habiter le monde. Tu découvriras qu’il existe dans chaque rencontre sincère un morceau de vérité qui manquait encore à ta propre construction.

Cette curiosité de l’autre deviendra l’un de tes plus grands trésors. C’est elle qui forgera ton ouverture d’esprit, mais une ouverture réelle, pas une posture de façade. Une ouverture faite de patience, d’écoute, d’attention véritable. Tu apprendras à écouter sans immédiatement vouloir répondre, à comprendre avant de juger, à observer avant de conclure quoi que ce soit. Et c’est précisément pour cela que beaucoup viendront vers toi. Parce qu’ils sentiront chez toi une disponibilité rare, une capacité à accueillir sans écraser, à entendre sans réduire. Dans un monde où beaucoup veulent avoir raison avant même d’avoir compris, cette qualité sera précieuse. Ne la laisse jamais s’abîmer.

Mais attention : ouvrir son esprit ne signifie pas se dissoudre. Tu peux comprendre beaucoup sans tout accepter. Tu peux accueillir sans te renier. Tu peux entendre l’autre sans abandonner ce qui te tient debout. Cette nuance, tu vas l’apprendre avec le temps, parfois dans la douleur, parfois à travers des déceptions nécessaires.

Et surtout, ne laisse jamais personne te faire croire que ta gentillesse est une faiblesse. Beaucoup projettent cette idée parce qu’ils ne savent pas distinguer la bonté de la naïveté. Or la vraie bienveillance demande bien plus de force que la dureté irréfléchie. Il est facile d’être froid, ironique, distant ou cassant. Il faut beaucoup plus de solidité intérieure pour rester humain, pour rester juste, pour tendre la main sans attendre un retour immédiat. Être capable d’aider sans s’effacer, d’aimer sans se perdre, de soutenir sans s’oublier : voilà une véritable force.

Ta gentillesse n’est pas une fragilité ; c’est une colonne vertébrale. Elle te permettra de traverser des situations où d’autres se déformeront par peur ou par calcul. Mais n’oublie jamais non plus qu’il existe des moments où la fermeté devient nécessaire. Il y aura des circonstances où il faudra montrer les dents, rappeler les limites, refuser qu’on empiète sur ce qui est essentiel. Non par goût du conflit, mais parce que le respect de soi impose parfois une réponse nette. Œil pour œil, dent pour dent, non dans la vengeance, mais dans l’équilibre. Ton caractère, cette force intérieure que certains prendront pour de l’entêtement, te sauvera souvent. Il t’évitera de céder là où céder reviendrait à te perdre.

Tu comprendras aussi qu’on peut être généreux sans être disponible pour tout, ouvert sans être perméable à toutes les violences, présent sans devenir le terrain d’abus des autres. Cette frontière-là est précieuse.

Continue donc dans cette lancée. Continue à avancer avec cette énergie presque indomptable qui t’habite. Continue à croire que la vie mérite d’être vécue intensément, pleinement, sans demi-mesure. Tu feras des erreurs, bien sûr. Tu te tromperas parfois sur les gens, sur les chemins, sur les priorités. Tu connaîtras des déceptions, des lassitudes, des moments où tu te demanderas si tout cela a du sens. Mais chaque chute ajoutera une couche de solidité à l’édifice que tu construis sans toujours t’en rendre compte.

N’aie pas peur de l’échec. L’échec n’est pas l’opposé du mouvement, il en fait partie. Ceux qui ne tombent jamais sont souvent ceux qui n’ont pas vraiment quitté leur place. Ce qui comptera toujours, ce ne sera pas de ne jamais te tromper, mais de ne jamais trahir l’élan profond qui t’anime.

Si je pouvais réellement te parler aujourd’hui, je ne chercherais pas à te corriger. Je ne te dirais pas de devenir plus prudent, plus conforme, plus calculateur. Je te remercierais. Merci d’avoir osé quand tant hésitaient. Merci d’avoir cru quand rien n’était certain. Merci d’avoir refusé la médiocrité confortable, celle qui rassure mais qui dessèche lentement.

Continue à marcher vers l’inconnu avec cette curiosité insatiable. Continue à choisir l’authenticité plutôt que la facilité. Continue à préférer la vérité brute aux faux-semblants rassurants. Continue à aimer la vie avec excès, avec passion, avec courage, même lorsqu’elle secoue, même lorsqu’elle déroute.

Parce qu’au fond, ce que je dirais au jeune homme que tu étais tient toujours en cette phrase simple, mais immense : ne change rien à ce qui te rend profondément vivant.

Didier Berger

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RÉSUMÉ :

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Publié par Didier Berger auteur

Passionné des mots, Didier Berger a publié plusieurs romans à Paris et en Suisse. Lauréat de concours de nouvelles, il a également publié de nombreux textes et nouvelles dans des revues littéraires, magazines et journaux de France, de Suisse et du Canada. Citoyen du Monde avant tout, grand voyageur, il a parcouru le globe sac à dos à maintes reprises et côtoyé de nombreux peuples et cultures différents, ce qui lui permet d’avoir un esprit d’ouverture fort apprécié. Grand amoureux de la nature, il préfère les grands espaces aux villes.

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