La tendresse devrait être l’une des capacités les plus simples à transmettre à un enfant. Non pas une qualité marginale, non pas un supplément d’âme réservé aux êtres délicats, mais une force élémentaire : savoir approcher sans brutaliser, savoir parler sans humilier, savoir toucher sans dominer, savoir aimer sans faire payer à l’autre le prix de ses propres peurs. Et pourtant, une partie considérable de l’éducation masculine continue à produire l’inverse. Elle fabrique des garçons à qui l’on apprend très tôt qu’être tendre expose, fragilise, féminise, diminue. Des garçons que l’on durcit avant même qu’ils aient pu comprendre ce qu’ils perdaient. Des garçons élevés moins pour habiter le monde que pour s’en défendre. Les fabricants de garçons incapables de tendresse ne sont pas seulement des individus ; ils forment un système diffus, ancien, extraordinairement persistant.
Ce système commence souvent dans les gestes les plus ordinaires. On ne parle pas de la même manière à un petit garçon qu’à une petite fille. On tolère moins chez lui les larmes, on corrige plus vite les élans jugés trop doux, on valorise davantage la résistance que l’expression, la tenue que l’abandon, la maîtrise que l’émotion. Très tôt, il comprend qu’il devra se contrôler autrement. Que sa sensibilité devra être filtrée. Qu’il lui faudra mériter son statut de garçon en s’éloignant de certains territoires intérieurs. Il apprend à ne pas trop montrer ce qui l’atteint. À plaisanter plutôt qu’à dire sa peine. À se raidir plutôt qu’à avouer sa peur. À transformer sa vulnérabilité en performance de solidité.
Le drame, c’est que cette mutilation est souvent présentée comme une préparation à la vie. On prétend “le former”, “le renforcer”, “le préparer au réel”. Comme si la douceur était une naïveté, comme si la délicatesse condamnait à l’échec, comme si le monde appartenait naturellement à ceux qui savent frapper avant d’être atteints. Une immense partie de l’éducation virile repose sur cette croyance misérable : pour survivre, il faudrait durcir le garçon contre lui-même. On lui retire alors progressivement les moyens d’une relation apaisée aux autres. On lui apprend à se défendre avant même de lui apprendre à rencontrer ses congénères.
Il y a là une immense confusion entre force et fermeture. Un enfant qui apprend à nommer ce qu’il ressent, à reconnaître ses peurs, à supporter la tristesse, à exprimer son affection sans honte ne devient pas faible ; il devient au contraire plus fort. Il devient capable de relation. Il devient moins dangereux pour lui-même et pour les autres. Mais cette évidence continue à être combattue par toute une culture qui préfère des garçons fermés à des garçons assumant leur sensibilité, On préfère former des garçons dociles plutôt que des garçons équilibrés, des garçons endurcis plutôt que des garçons capables de profondeur. On produit ainsi des adultes qui savent parfois se tenir tête, mais ne savent pas vraiment aimer.
La tendresse exige pourtant une grande force intérieure. Elle suppose de ne pas vivre toute proximité comme une menace. Elle suppose de ne pas interpréter l’émotion comme un effondrement. Elle suppose une stabilité suffisante pour ne pas avoir à écraser ce qui est plus doux que soi. Or beaucoup de garçons grandissent dans un univers où tout cela leur est présenté comme suspect. Ils apprennent à admirer la dureté, à tourner en dérision la douceur, à se méfier des gestes délicats, à mépriser tout ce qui ressemble à de la sensibilité. Ce dressage ne produit pas des hommes plus solides. Il produit souvent des hommes plus pauvres…
Pauvres en langage, d’abord. Car on ne peut pas être tendre sans mots. Il faut savoir dire ce qui compte, dire ce qui blesse, dire ce qui manque, dire ce qu’on éprouve sans immédiatement le traduire en irritation ou en sarcasme. Beaucoup d’hommes ont été élevés dans une forme de sous-alphabétisation affective. Ils sentent, bien sûr, mais ne disposent que de quelques registres autorisés pour l’exprimer : la blague, le silence, la colère, parfois le retrait. Tout ce qui exigerait plus de finesse semble leur avoir été retiré très tôt. Ils deviennent alors des adultes embarrassés par leur propre vie intérieure, comme s’ils vivaient avec des mouvements qu’ils ne savent ni nommer ni accueillir.
Pauvres en gestes, ensuite. La tendresse passe aussi par le corps : une manière d’écouter, de regarder, de consoler, de toucher sans posséder, d’être là sans envahir. Mais beaucoup de garçons apprennent très tôt que le corps masculin doit être tenu autrement : plus fermé, plus brusque, plus défensif, plus utilitaire, plus conquérant. On leur transmet l’idée que la douceur physique serait ambiguë, presque honteuse. Ainsi se fabrique toute une génération d’hommes à qui l’on a appris à utiliser leur corps pour s’imposer, pour travailler, pour performer, mais beaucoup moins pour rassurer, réconforter ou accompagner.
Pauvres en relation, enfin. Car quelqu’un qui n’a pas été autorisé à développer sa tendresse peine souvent à vivre l’intimité autrement que comme un terrain d’épreuve. Il veut aimer, parfois sincèrement, mais ne sait pas toujours comment demeurer ouvert sans perdre la face. Il peut être généreux, protecteur, loyal même, mais maladroit devant la fragilité d’autrui comme devant la sienne. Il confond parfois la réserve avec la dignité, l’insensibilité avec la maîtrise, la domination avec la simple présence. Et lorsque la relation demande plus de douceur, plus de patience, plus d’attention, il se sent menacé, déplacé, désarmé.
Il faut dire ici à quel point cette fabrication sociale sert des intérêts très précis. Un garçon incapable de tendresse est plus facile à intégrer à un ordre brutal. Il supporte mieux certaines hiérarchies absurdes. Il obéit plus facilement à des modèles fondés sur la compétition, le contrôle et le mépris de la fragilité. Il deviendra peut-être un travailleur “efficace”, un soldat docile, un consommateur de postures viriles, un adulte qui n’interrogera pas trop les violences qu’il reproduit, puisque tout en lui aura été dressé à considérer la dureté comme normale.
C’est pourquoi tant de discours réactionnaires, masculinistes ou pseudo-éducatifs s’acharnent aujourd’hui à discréditer la tendresse. Ils la présentent comme une faiblesse, comme une mollesse, comme une féminisation du monde. Ils fantasment le garçon d’autrefois, dur, silencieux, peu expressif, comme s’il s’agissait d’un idéal de civilisation. En réalité, ils défendent un naufrage affectif. Ils veulent des hommes incapables de se relier autrement qu’à travers la puissance, la performance ou la dérision. Ils rêvent de garçons qui ne demanderont jamais de soin et n’en donneront qu’à condition de pouvoir le nier.
Le plus tragique est que beaucoup de garçons paient très cher cette éducation bien avant de la transmettre à leur tour. Ils grandissent avec une solitude spécifique. Ils peuvent être entourés, admirés parfois, bien socialisés selon les normes masculines, et pourtant profondément démunis devant tout ce qui exige d’ouvrir leur monde intérieur. Ils ont appris à tenir debout, pas à se confier. À encaisser, pas à être consolés. À séduire parfois, mais pas à se livrer vraiment. Beaucoup avancent ainsi dans la vie avec une faim de douceur qu’ils ne savent ni reconnaître ni demander.
Cette faim prend alors des formes détournées. Elle devient un besoin de validation constante, un besoin de contrôle sur l’autre, devient jalousie, crispation, incapacité à supporter la distance, ou au contraire refus de toute proximité trop vraie. Derrière bien des comportements masculins apparemment sûrs d’eux se cache en réalité une immense misère affective. Des hommes qui n’ont jamais appris à recevoir sans se méfier, à donner sans craindre de s’affaiblir, à être touchés sans se sentir diminués. Leur dureté n’est pas une preuve de force ; elle trahit bien souvent un manque affectif profond.
Il faut aussi dire ce que cette fabrication coûte aux femmes, aux enfants, aux autres hommes, à tous ceux qui vivent au contact de garçons devenus adultes sans accès serein à la tendresse. Elle produit des pères maladroits devant les émotions de leurs enfants. Des compagnons incapables d’entendre une plainte sans se défendre. Des fils qui ne savent pas parler à leur mère autrement qu’avec de la distance. Des amis qui ne se confient jamais vraiment. Des hommes qui, faute d’avoir appris la douceur, utilisent la brusquerie comme langage dans leurs relations. Et lorsque cette brusquerie n’est pas seulement affective mais sociale ou politique, elle devient encore plus dangereuse : elle se convertit en mépris des faibles, en fascination pour l’autorité, en haine de ce qui paraît trop sensible, trop ouvert, trop libre.
La question n’est donc pas sentimentale. Elle est profondément politique. Une société qui fabrique massivement des garçons incapables de tendresse prépare des adultes plus vulnérables à la violence, à la domination et à la manipulation. Elle produit des sujets plus faciles à enrôler dans des imaginaires de force, parce qu’ils n’ont pas développé d’autres ressources pour se sentir exister. Elle fabrique des hommes qui chercheront la preuve de leur valeur dans la maîtrise des autres, faute de l’avoir trouvée dans une relation plus calme à eux-mêmes.
Il faudrait au contraire réhabiliter la tendresse comme compétence majeure. Apprendre aux garçons qu’elle n’a rien de honteux. Qu’elle n’annule ni leur force ni leur dignité. Qu’elle ne les prive de rien ; qu’elle leur donne au contraire accès à une humanité plus vaste. Il faudrait leur transmettre que le courage n’est pas seulement dans la résistance, mais aussi dans la qualité de présence. Que la capacité à rassurer, à écouter, à consoler, à aimer sans écraser est infiniment plus admirable que toutes les postures de dureté que l’on continue à leur vendre comme de la puissance.
Peut-être est-ce aussi pour cela que les hommes gays ont si souvent cristallisé le mépris, la moquerie ou la violence de certains autres hommes : non pas seulement parce qu’ils seraient perçus comme différents, mais parce qu’ils leur renvoient, malgré eux, une liberté intime qu’eux-mêmes n’oseront peut-être jamais atteindre. Ils rappellent qu’un homme peut exister autrement, ressentir autrement, aimer autrement, habiter son corps et sa sensibilité sans se soumettre entièrement aux réflexes virils qu’on lui a inculqués. Et cette possibilité, pour certains, est insupportable. Elle trouble, elle fissure, elle met en crise leurs certitudes. Alors, faute de pouvoir regarder en face ce malaise intérieur, on rabaisse, on insulte, on humilie. Et lorsque la peur, le ressentiment ou la lâcheté collective montent d’un cran, cette hostilité peut basculer dans la violence la plus nue : on moleste, on frappe, on traque, parfois on tue. L’histoire en porte assez de traces pour qu’on cesse de traiter ces mécanismes comme de simples “dérapages” individuels. À chaque époque où les nationalismes se durcissent, où les régimes autoritaires progressent, où l’ordre viril, moral et identitaire redevient une obsession politique, les homosexuels redeviennent très vite des cibles commodes. Il faudrait s’en souvenir avec plus de gravité : la haine des hommes gays n’est jamais seulement une affaire de préjugé privé ; elle fait souvent partie d’un imaginaire plus vaste, celui qui veut punir tout ce qui échappe, tout ce qui dérange, tout ce qui prouve qu’un être humain peut vivre en dehors de la peur.
Les hommes les plus solides ne sont presque jamais ceux qui ont le plus peur de leur propre douceur. Ce sont souvent ceux qui n’ont plus besoin de prouver à chaque instant qu’ils sont des hommes. Ceux qui peuvent être fermes sans devenir durs, sensibles sans se sentir déclassés, présents sans s’imposer. Ceux qui savent que la tendresse n’est pas l’envers de la force, mais l’une de ses formes les plus accomplies.
Les fabricants de garçons incapables de tendresse prétendent préparer les enfants à un monde difficile. En réalité, ils les y livrent amputés. Ils les privent de l’une des plus grandes forces relationnelles qui soient. Ils appellent cela virilité, éducation, réalisme. C’est souvent de la peur transmise, de la brutalité socialisée, de l’ignorance érigée en méthode. Et tant qu’on continuera à élever des garçons comme s’il fallait d’abord les éloigner d’eux-mêmes pour en faire des hommes, on reproduira ce désastre discret : des adultes qui savent tenir debout, parfois, mais n’ont jamais vraiment appris à approcher autrui sans armure.
Pour ma part, je me suis toujours entouré d’hommes, qu’ils soient gays ou hétéros, capables d’assumer pleinement leur sensibilité, leur douceur, leur intelligence émotionnelle, et heureusement, il en existe bien plus qu’on ne le croit. Avec eux, les relations sont plus franches, plus fécondes, plus constructives, parce qu’elles ne reposent ni sur la méfiance permanente ni sur cette crispation virile qui transforme le moindre geste simple en menace confuse. Je peux même l’affirmer sans hésiter : il est infiniment plus riche de vivre entouré d’hommes capables d’accueillir un compliment, une attention ou un élan de tendresse pour ce qu’ils sont, que de devoir composer avec ces infirmes affectifs qui prennent la moindre marque d’estime pour une approche suspecte, détournée ou équivoque. Les premiers rendent les liens plus libres, plus intelligents, plus respirables ; les seconds les appauvrissent, les tendent et les salissent par leur incapacité à concevoir qu’un homme puisse simplement être délicat sans arrière-pensée.
Neil Wood

Article à télécharger en PDF c’est cadeau :
Puisque vous êtes ici, ne manquez pas mon prochain roman :
Découvrez ce roman profond de Didier Berger. Et entrez dans la psychologie des personnages avec cette idée très originale qui risque de ne pas vous laisser indifférent… Émilien et Benjamin vont vous toucher ainsi que tous les personnages secondaires… À découvrir ici :
Résumé :
RÉSUMÉ :
Quand Émilien apprend la mort de son père, il ne ressent presque rien. Cet homme absent, souvent décrit comme égoïste, n’a jamais occupé une place claire dans sa vie. Sa mère, en revanche, a toujours su remplir l’espace — avec sa souffrance, ses récits, son statut de victime.
En vidant les affaires de son père, Émilien tombe sur une vieille cassette audio, offerte à ses dix-huit ans, qu’il avait rejetée en pensant qu’elle était vierge. Elle ne l’était pas.
Pour l’écouter, il doit retrouver un lecteur de cassette. Ce détail apparemment anodin le ramène vers un lieu de son enfance — et provoque une rencontre aussi improbable que déterminante.
À partir de là, tout vacille. Les souvenirs se fissurent. Les certitudes s’effondrent. Le passé ne correspond plus à ce qu’on lui a raconté.
Entre secrets de famille, violences silencieuses, reconstruction identitaire et lien inattendu capable de bouleverser une trajectoire, Face B est un roman psychologique intense et profondément humain. Il explore la victimisation, le non-dit, et la difficulté de se construire lorsque la vérité a été confisquée.
Un roman sur ce qui arrive quand une voix longtemps étouffée refait surface — et change bien plus qu’un souvenir.
Découvrez nos romans qui cartonnent depuis leur sortie :
NEVADA – À corps perdus
À découvrir en cliquant sur l’image :

Yukon – Will, ce qu’on ne sait pas de toi…

Toujours autant populaire cette série de Tom Huxley qui séduit encore autant de lecteurices et nous en sommes très fiers… YUKON 1 & 2 & 3

Jérémie, sportif de haut niveau évoluant en NHL arrive à Montréal, où il loge chez son frère Max et sa femme Brigitte. Après des bagarres à l’entraînement dues notamment à cause de son orientation sexuelle qu’il veut vivre au grand jour, il est suspendu durant des mois par la fédération.
Dylan le meilleur ami de son frère et associé dans leur cabinet de designer est d’accord pour le prendre avec lui dans le Yukon, où il a un magnifique chalet et passe toutes ses vacances là-bas.
Va naître des sentiments entre les deux hommes et un destin commun, Dylan étant père de deux adorables garçons mais cachant un terrible secret.
S’Wonderful, une série palpitante qui va vous faire voyager et aimer la vie malgré les aléas. Une romance MM de 5 tomes qui va vous permettre de découvrir le parcours de Romain, un homme marqué par les épreuves mais se rappelant sans cesse que l’existence d’un homme est une poussière d’étoile, et qu’il vaut mieux n’en retenir que le merveilleux… Vous pouvez découvrir les deux premiers tomes passionnants et très émouvants en version e-book, papier ainsi que gratuitement dans la bibliothèque amazon :

