Les auteurs indépendants sont des milliers, isolés face à quelques géants. Ensemble, ils pèseraient. Chacun de son côté, ils s’épuisent. Pourquoi est-il si difficile de se tendre la main ? Réflexion sans langue de bois d’Ecueil Éditions.
Il y a quelque chose de profondément absurde dans la situation des auteurs et autrices auto-édités. Ils partagent les mêmes combats : se faire connaître sans budget, convaincre des chroniqueuses débordées, survivre aux algorithmes, obtenir trois commentaires quand un best-seller en affiche dix mille. Ils vivent les mêmes doutes, les mêmes nuits blanches, les mêmes joies minuscules quand un lecteur inconnu écrit enfin « votre livre m’a bouleversé ».
Et pourtant, lorsqu’on leur propose de s’unir, de partager une vitrine, de mettre en avant le roman d’un autre, beaucoup reculent. Certains se méfient, d’autres ne répondent pas, quelques-uns claquent la porte. Comme si la main tendue cachait forcément un piège.
Cet article parle de cette peur de collaborer. De ce qu’elle coûte à chacun, de ce qu’elle rapporte aux plus gros, et de ce qu’elle dit de nous, bien au-delà de la littérature.
Une main tendue, une porte claquée
Commençons par ce que nous avons vécu, parce que c’est de là que part cette réflexion.
À plusieurs reprises, j’ai proposé à des autrices indépendantes de travailler ensemble. Rien de compliqué, rien d’engageant : une mise en avant croisée de nos romans, un échange de visibilité sur nos réseaux, une page ou une newsletter commune, une petite opération de lecture partagée. L’idée était simple : nos lectorats ne se chevauchent qu’en partie, et chacun pouvait faire découvrir l’autre à des lecteurs qu’il n’aurait jamais atteints seul.
La réponse a parfois été un silence poli. Parfois une méfiance à peine voilée : « Qu’est-ce que vous y gagnez ? » Et quelquefois, disons-le, je me suis fait envoyer sur les roses. Pour des raisons diverses, souvent floues, parfois inattendues : peur d’être « associée » à une petite maison, crainte de voir ses lectrices partir ailleurs, soupçon d’une arrière-pensée commerciale, ou simplement réflexe de fermeture. Et je ne parlerai pas ici du fait que nous soyons des hommes… (vous découvrirez dans l’article « Des hommes dans un monde de femmes : la place des auteurs dans le MM » que cela pourrait bien être une raison suffisante… Ne le manquez pas !)
Je ne nomme personne ici, et ce n’est pas le propos. Chacun a le droit de refuser. Ce qui frappe, ce n’est pas le refus en lui-même. Très franchement, dans une société aussi individualiste, je m’y attendais, mais pas forcément à ce point… et cela en dit long. Ce qui frappe, c’est le réflexe de soupçon qui l’accompagne, comme si proposer de l’aide était forcément suspect. Comme si, dans ce milieu, on ne pouvait imaginer qu’un auteur veuille du bien à un autre sans rien cacher derrière. (Peut-être ces personnes devraient-elles s’interroger sur cette peur et sur leur propre fonctionnement, car jamais, de notre côté, nous ne penserions ainsi. On soupçonne souvent les autres à l’aune de ce que l’on ferait soi-même.)
Et je ne suis pas le seul. En discutant avec d’autres indépendants, l’histoire revient sans cesse, sous des formes différentes. Ce n’est pas une anecdote : c’est un symptôme.
Pourquoi tant de méfiance ?
Il serait facile de traiter ces refus d’égoïsme. Ce serait injuste, et surtout inexact. Derrière la méfiance, il y a des peurs, et elles ont souvent des raisons.
La peur de perdre ses lecteurs. Beaucoup d’auteurs vivent le lectorat comme un gâteau à partager : si une lectrice lit ton livre, elle ne lira pas le mien. C’est à moitié faux. Un lecteur passionné lit des dizaines de livres par an. Lui faire découvrir un autre auteur ne le détourne pas, cela le nourrit, et il revient souvent avec la reconnaissance de celui qui lui a fait la recommandation. L’autre moitié, ce sont les lecteurs et lectrices hermétiques à tout autre auteur que leur chouchou… et c’est bien dommage.
La peur de vendre moins que l’autre, bien sûr… C’est la plus humaine et la plus toxique. Dans un milieu où chaque vente compte, le succès d’un collègue peut être vécu comme un échec personnel. On compare ses classements, ses étoiles, ses abonnés. La comparaison permanente transforme les pairs en rivaux.
La peur d’être utilisé. Elle n’est pas toujours infondée. Le monde de l’autoédition a vu passer ses arnaques : pseudo-éditeurs qui facturent tout, « services » promotionnels hors de prix, échanges de visibilité à sens unique. Quand on s’est brûlé une fois, on se méfie de tout.
La peur de l’image. S’associer à quelqu’un, c’est mêler sa réputation à la sienne. Certains craignent qu’un partenaire moins connu, ou d’un autre style, ne les « déclasse » aux yeux de leur public. Le réflexe est compréhensible. Il est aussi le meilleur moyen de rester seul.
La fatigue. On l’oublie souvent. Les indépendants font tout : écrire, corriger, mettre en page, promouvoir, vendre, répondre aux messages. Une proposition de collaboration, c’est une tâche de plus. Le refus est parfois juste un cri d’épuisement.
Aucune de ces peurs n’est honteuse. Mais toutes reposent sur la même illusion : croire que l’autre auteur est le concurrent. Or le véritable rival de l’auteur indépendant n’est pas l’auteur indépendant d’à côté. C’est l’invisibilité.
Le livre n’est pas un grille-pain
Prenez une grande plateforme de vente en ligne. Cherchez un grille-pain : vous trouverez des étoiles, de une à cinq, et des commentaires. Cherchez une casserole : des étoiles et des commentaires. Cherchez un roman sur le deuil, l’exil ou un premier amour : des étoiles et des commentaires. Exactement la même grille.
C’est là que tout commence à déraper.
Une note pour une émotion ?
Un grille-pain, on peut le noter. Il grille ou il ne grille pas, il tombe en panne ou il dure. Les critères sont objectifs, partagés par tous.
Un livre, c’est autre chose. Ce sont des émotions, des voyages, des larmes et des rires, des remises en question, parfois une vie qui bascule à la dernière page. Le même roman peut bouleverser une lectrice et ennuyer sa voisine. Deux étoiles ne veulent pas dire « mauvais livre » : elles veulent souvent dire « pas pour moi », « pas le bon moment », ou « pas ce que j’attendais ». Une casserole ne vous remet jamais en question. Un livre, si.
Réduire une œuvre à une moyenne chiffrée, c’est la traiter comme une marchandise conventionnelle. Et c’est, disons-le, un immense manque de respect pour ce qu’elle est, et pour ceux qui l’ont écrite.
Un folklore qui pèse lourd
Ce système d’étoiles et de commentaires est, pour une large part, du folklore. Mais un folklore qui a des conséquences très réelles :
- Il favorise ceux qui ont déjà du volume. Un livre qui affiche des milliers d’avis rassure, et se vend davantage. Un premier roman avec trois avis reste invisible, quelle que soit sa qualité.
- Il met les auteurs en compétition permanente. Chacun scrute sa note, compare ses avis, vit chaque une-étoile comme une blessure et chaque cinq-étoiles d’un collègue comme une menace.
- Il donne un pouvoir disproportionné à quelques avis. Un commentaire assassin, parfois écrit par quelqu’un qui n’a pas dépassé le chapitre deux, peut freiner un livre pendant des mois.
- Il pousse aux dérives. Échanges d’avis complaisants, achats de commentaires, campagnes de notes négatives : quand la note devient la monnaie, certains finissent par la falsifier.
Le résultat est pervers : au lieu de se soutenir, les auteurs se surveillent. Et c’est précisément ce qui arrange les plateformes.
Diviser pour mieux régner
Ce que beaucoup ne comprennent pas, et ce n’est pas propre à la littérature, c’est que les géants ne nous font pas de cadeau. Ils ne nous en feront jamais. J’ai vécu la même chose, plusieurs fois, en tant qu’indépendant dans d’autres activités : face aux grandes structures, le petit est toujours seul, et c’est voulu.
Un rapport de force déséquilibré
Une plateforme géante fixe ses règles : ses commissions, ses conditions d’exclusivité, ses critères de visibilité, ses algorithmes. Elle peut les changer du jour au lendemain. L’auteur indépendant, lui, n’a aucun levier. Il accepte, ou il disparaît des étagères virtuelles où se trouvent la majorité des lecteurs.
Seul, un auteur ne pèse rien. Mille auteurs qui parlent d’une seule voix commencent à exister. Et c’est exactement ce que le système n’a aucun intérêt à encourager.
La compétition comme outil
La devise est vieille comme le pouvoir : diviser pour mieux régner. Elle n’a pas besoin d’être écrite quelque part. Elle s’installe d’elle-même quand chacun est jugé sur son classement, sa note, sa place dans les meilleures ventes. Le système n’a pas besoin de nous opposer : il suffit qu’il nous compare. Nous faisons le reste nous-mêmes.
Pendant que les auteurs se disputent quelques miettes de visibilité, la plateforme, elle, gagne sur chaque vente, quel que soit l’auteur qui la fait. Elle ne perd jamais. C’est là tout le paradoxe : notre méfiance mutuelle ne nous protège de rien. Elle ne fait que renforcer celui qui est déjà le plus fort.
Pas étonnant, dès lors, que les plateformes monstrueuses deviennent toujours plus monstrueuses. Nous les y aidons, sans le vouloir, chaque fois que nous refusons de nous unir.
Quand les « moyens » s’allient
Regardons un instant au-delà des livres. Ce mécanisme, on le retrouve partout, y compris entre les pays. Quand quelques grandes puissances imposent leurs règles, les pays dits « moyens » ont deux options : subir chacun dans son coin, ou se rapprocher pour peser ensemble. C’est ce que certains, comme le Canada ces derniers temps, tentent de faire en invitant d’autres pays de taille comparable à coopérer.
Le principe est simple et vieux comme le monde. Seul, un petit acteur négocie en position de faiblesse : il accepte les conditions qu’on lui dicte, ou il est écarté. À plusieurs, il devient un interlocuteur avec lequel il faut compter. Personne n’a besoin de renoncer à son identité pour cela : on peut s’allier sur un sujet précis, le temps qu’il faut, et rester libre sur le reste.
Rien ne garantit que ces alliances réussissent : chacun a ses intérêts, ses dépendances, ses réticences, exactement comme les auteurs. Mais l’intuition, elle, est juste : quand les gros tentent de dicter les règles et de rogner les libertés, les petits qui restent isolés n’ont aucune chance. Les petits qui s’allient en ont au moins une.
Ce qui vaut pour des pays vaut, à notre modeste échelle, pour des auteurs. Mille indépendants qui se recommandent, partagent leurs lecteurs, mutualisent leurs moyens et parlent ensemble aux plateformes, cela devient une force. Mille indépendants qui se surveillent et s’épient, cela reste mille solitudes.
Ça ne vous rappelle rien ?
Ce que nous décrivons dans le petit monde de l’autoédition, vous l’avez peut-être déjà vécu ailleurs.
Au travail. Ces bureaux où les collègues se méfient les uns des autres, retiennent l’information, s’attribuent les réussites et cachent les erreurs. Pendant qu’ils se surveillent, ils ne négocient jamais ensemble leurs conditions. La direction, elle, n’a qu’à laisser faire.
Chez les indépendants. Artisans, graphistes, photographes, chauffeurs, livreurs : tous font face à de grandes plateformes qui fixent les tarifs et les règles. Ceux qui s’organisent obtiennent parfois des avancées. Ceux qui restent seuls subissent.
Dans les clans et les petits milieux. Associations, milieux artistiques, communautés, et même, parfois, notre propre communauté LGBT : combien de causes communes se sont affaiblies parce que chacun défendait sa chapelle, son petit pouvoir, sa petite visibilité ? Les querelles internes ont souvent fait plus de dégâts que les adversaires extérieurs.
Dans l’histoire. Les avancées collectives, qu’il s’agisse de droits sociaux ou de droits civiques, sont presque toujours venues de gens qui ont accepté, à un moment, de mettre leurs différences de côté pour avancer ensemble. Personne ne les a obtenues seul.
Le schéma est toujours le même. Ceux qui ont le pouvoir n’ont pas besoin de nous écraser. Il leur suffit que nous restions divisés. La méfiance entre égaux est le meilleur allié des puissants.
Ce que pourrait être une collaboration saine
Les collaborations saines et durables sont rares, mais elles existent. Celles qui tiennent reposent presque toujours sur les mêmes principes.
- La transparence dès le départ. Dire clairement ce que chacun apporte, ce que chacun attend, et ce qui se passe si l’un veut arrêter. La méfiance naît du flou.
- L’équilibre, pas l’égalité parfaite. Un auteur qui vend davantage apporte de la visibilité ; un autre apporte du temps, des compétences, un réseau. L’important, c’est que chacun s’y retrouve, pas que tout soit compté au centime.
- Des petits pas avant les grands projets. Une mise en avant croisée, une lecture commune, une publication partagée sur les réseaux. La confiance se construit sur des réussites modestes avant de supporter des engagements plus lourds.
- Recommander sans calculer. Parler du livre d’un autre parce qu’on l’a aimé, pas parce qu’on attend un retour immédiat. Le retour vient souvent, mais rarement là où on l’attendait.
- Mutualiser ce qui coûte cher. Correcteurs, illustrateurs, publicité, frais d’envoi, achats groupés d’impression : ce qui est hors de portée d’un seul devient accessible à plusieurs.
- Parler d’une seule voix quand il le faut. Face aux plateformes, aux libraires ou aux médias, un collectif d’auteurs a une légitimité qu’un auteur isolé n’aura jamais.
C’est exactement l’esprit dans lequel Ecueil Éditions a été fondée, sous forme associative : non pas une entreprise qui exploite des auteurs, mais des auteurs qui se sont regroupés pour être plus forts ensemble. Nous ne prétendons pas avoir tout réussi. Mais nous savons qu’aucun de nous n’aurait fait seul ce que nous avons fait à plusieurs.
Conclusion : l’acte manqué et la main toujours tendue
Chaque collaboration refusée est un acte manqué. Pas seulement pour ceux qui l’avaient proposée, mais pour tous : pour l’auteur qui aurait trouvé de nouveaux lecteurs, pour les lecteurs qui auraient découvert un nouveau livre, pour un milieu qui aurait gagné un peu de force face à ceux qui le dominent.
Nous ne demandons à personne de renoncer à sa liberté ni à son identité d’auteur. Collaborer, ce n’est pas se fondre dans un groupe. C’est accepter que le succès de l’autre ne soit pas une menace, mais une chance partagée. C’est comprendre qu’un livre n’est pas un grille-pain, et qu’un auteur n’est pas le concurrent de l’auteur d’à côté.
Les géants ne changeront pas leurs règles par bonté d’âme. Ils les changeront, peut-être, le jour où ils auront en face d’eux autre chose qu’une poussière d’auteurs isolés. Ce jour-là dépend de nous.
À Ecueil Éditions, malgré les portes claquées, notre main reste tendue. Elle le restera. Parce que nous croyons, profondément, que l’union fait la force, et que la peur ne nous a jamais rien rapporté.
Dites-nous ce que vous en pensez en tant qu’auteurice. Soyez sincère, sans langue de bois…
© Ecueil Éditions
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